La crise sanitaire propulse le bio

Les enquêtes sont unanimes, dans tous les pays sondés on observe une augmentation forte de la demande en produits bios. Les acheteurs changent leurs habitudes, et la crise sanitaire semble avoir joué un rôle de catalyseur.

Au niveau international, le Boston Consulting Group (BCG) analyse le sentiment des consommateurs dans une série d’articles intitulée “COVID-19 Consumer Sentiment Snapshot”.

Dès leur premier numéro “Setting the Baseline” publié en mars, le groupe soulignait que les tendances pre-Covid allaient se maintenir. Mieux, elles semblent  même croitre depuis le début de la crise : on observe une augmentation constante du nombre de consommateurs prêts à dépenser plus pour des aliments frais et bios.

Leur première enquête, réalisée aux Etats-Unis entre le 6 et 9 mars 2020, s’est présentée sous la forme d’une question concernant les habitudes de consommations :

“Comment pensez-vous que vos dépenses évolueront au cours des 6 prochains mois dans les domaines suivants ?”

Et voici les résultats :

Comment vos habitudes de consommations vont-elles changer au cours de ces 6 prochains mois

Neuf pour cent ont répondu “moins” voire “beaucoup moins”, alors que 24% ont indiqué que leurs dépenses en nourriture bio augmenterait “plus” voire “beaucoup plus” dans les 6 prochains mois.

Une tendance internationale

Dans une autre enquête réalisée une semaine plus tard (du 13 au 16 mars) et s’adressant aussi à des pays européens (France, Italie, Royaume-Uni), la tendance semblait se confirmer. À la même question, plus de 20% répondent qu’ils consommeront plus de produits bios. Une tendance réconfortante alors que l’on observe une réduction générale des dépenses des consommateurs dans toutes sortes d’autres produits (voir graphique ci-dessous).

Beaucoup plus de perdants que de gagnants émergent à mesure que les consommateurs réduisent leurs dépenses globales

Le penchant bio semble même être plus fort chez nos voisins français, comme on peut le voir ci-dessous.

les consommateurs interrogés prévoient de donner la priorité aux économies et au bien-être et de réduire les déplacements et les dépenses arbitraires

L’enquête du BCG ne s’arrête pas là. En effet, le groupe affirme que la tendance bio semble se révéler un peu partout dans le monde, notamment en Chine. Le titan asiatique prévoit d’augmenter ses dépenses dans les mêmes catégories, dont les produits bios.

Les consommateurs chinois s'attendent à dépenser plus que les états-uniens dans un plus grand nombre de catégories de produits.

La Belgique dans la vague

Le fondateur d’Interbio, principale plateforme de distribution de produits bios en Wallonie, estime que ses ventes ont augmenté de 15 à 20% depuis le début de la crise. « Nous augmentons les ventes chaque année, mais pour le moment c’est incroyable » , commente-t-il au micro de la RTBF.

Effectivement, les dépenses des ménages wallons pour les produits alimentaires bios ne font qu’augmenter (+ 87% par rapport à 2015). Ces chiffres, obtenus par Gfk (la société pour la recherche sur la consommation), datent de 2019. Il est donc raisonnable de penser que le marché bio aura connu un boum durant l’année 2020.

Les raisons de cette tendance belge et internationale sont évidemment multiples. Cependant, le Covid19 pourrait être l’élément accélérateur de cette conscientisation générale.

Consommation consciente et durable

L’origine du Covid19 n’est pas encore certaine, mais l’une des hypothèses repose sur l’anthropisation (la transformation des milieux naturels sous l’action des êtres humains, ndlr). La science rappelle d’ailleurs que nos élevages intensifs et la déforestation sont des vecteurs de maladies. Les consommateurs l’ont implicitement compris. La crise du Covid19 a permis à nombre d’entre eux de prendre conscience de la fragilité de notre biotope.

L’élevage intensif est le facteur clé. Le fait qu’un grand nombre d’animaux soient enfermés à l’intérieur, et avec une densité très élevée, augmente forcément le risque de transmission des maladies. Un groupe de travail des Nations Unies a d’ailleurs déclaré que « les épidémies de grippe aviaire hautement pathogènes sont généralement associées à une production intensive de volaille, au commerce et aux systèmes de commercialisation. »

A cela s’ajoute l’utilisation d’animaux à faible diversité génétique et des conditions de stress permanent. Ces facteurs affaiblissent le système immunitaire des animaux. Ils deviennent alors vulnérables aux agents pathogènes. Ces derniers ont aussi davantage d’opportunité de muter en de nouvelles souches plus virulentes.

Enfin, l’élevage intensif nécessite la destruction des forêts et la perte d’habitat naturels pour les animaux sauvages. De ce fait, un rapprochement s’opère entre les hommes et différentes espèces animales autrefois éloignées géographiquement. C’est le cas des singes ou même de grands félins présents dans de nombreuses villes asiatiques par exemple. Ce rapprochement permet aux maladies « sauvages » de se transmettre aux hommes. Citons également les épidémies liées au virus Ebola en Afrique de l’Ouest : elles sont le résultat de déplacements de populations humaines toujours plus profondément dans les forêts.

Le secteur agricole traditionnel en crise

Dans sa conclusion publiée en mai, en sortie de la première vague du Covid, le BCG rappelle les difficultés du secteur agricole:

Comme si les dernières années n’étaient pas assez mauvaises, l’industrie agricole mondiale a été durement touchée par la pandémie Covid-19. »

En effet, au cours de cinq années de baisse des prix des produits de base et de nombreuses guerres commerciales, les actions dans les compagnies agricoles ont atteint des niveaux plus bas qu’espéré. Fin avril, le cours des actions avait encore baissé de 20 à 30% par rapport au début de l’année 2020.

Ainsi, l’agriculture conventionnelle semble touchée de plein fouet par la crise sanitaire. Or a contrario, l’agriculture biologique devrait continuer son ascension. Comme nous l’avons vu plus haut, un quart des consommateurs compte orienter sa consommation vers le bio.

“La tendance mondiale vers une agriculture durable et des aliments sains se poursuivra tout au long de la crise et de la reprise ultérieure”

Les causes de ce phénomène, selon le groupe, sont les inquiétudes quant à l’impact de l’agriculture intensive (son emprunte carbone, sa nuisance sur la biodiversité, etc.). Au moins 80% des consommateurs de l’UE considèrent les problèmes environnementaux liés à l’agriculture et à la production d’aliments sains et durables comme des priorités essentielles ajoute le groupe.

Les Etats durcissent les lois

En réponse, les ONG et les gouvernements continuent de faire pression sur les industries pour plus de durabilité. On observe déjà depuis plusieurs années l’apparition de règlements et d’interdictions poussant à passer à des pratiques plus respectueuses de l’environnement.

Les lois se succèdent un peu partout en Europe pour interdire les insecticides néonicotinoïdes par exemple, largement pointés du doigt pour leur effets catastrophiques sur les populations d’abeilles. Citons également les mesures strictes sur l’utilisation d’aliments pour animaux issus des déchets de l’abattage (aliments qui avait amené des maladies comme celle de la vache folle). Des groupes de recherche se forment également pour trouver des alternatives à l’utilisation préventive d’antibiotiques.

Rappelons qu’en pleine crise Covid, l’Allemagne a ratifié une nouvelle réglementation pour limiter l’épandage d’engrais (et ainsi réduire la teneur en nitrates dans ses nappes phréatiques).

Des solutions économiques et durables

Le choix de la reconversion vers le biologique est une solution durable pour l’environnement mais aussi pour l’économie agricole et industrielle.

“Toutes les entreprises agricoles doivent faire de la durabilité une priorité stratégique, tant dans les produits et services qu’elles offrent que dans leurs opérations et pratiques commerciales”

Le BCG affirme que les produits qui réduisent ou maintiennent les coûts pour les agriculteurs, tout en augmentant la durabilité, gagneront rapidement des parts de marché et remplaceront les techniques conventionnelles.

Dans la pratique, il s’agira avant tout d’utiliser moins de produits nocifs. Les engrais organiques ou les bio-stimulants (qui augmentent l’absorption de nutriments dans les cultures) sont considérés comme économiques et durables. Il permettront notamment de réduire l’utilisation systématique de fertilisants aux nitrates.

Des outils numériques, permettant de rassembler différentes données et variables, aideront à une meilleure prise de décision agronomique. Viendront également des équipements robotisés, qui permettront dans un futur proche l’utilisation de techniques durables dans un environnement industriel. Citons par exemple l’utilisation de drones pour pulvériser une petite quantité de pesticide à un endroit ciblé, restreignant ainsi l’usage de produits chimiques.

Toutes ces techniques et innovations sont des pistes de solutions. La conscience de notre impact écologique et environnemental grandit et les habitudes de consommation changent. Les agronomes doivent emboiter le pas. Les technologies aideront pour la transition, mais la première étape est la sensibilisation générale. Elle est en train de s’opérer, et la crise sanitaire semble lui avoir donné un coup de pouce.